Les bons à tirer des timbres de l'administration française
du Territoire de Memel (1920-1922)
Les timbres émis pendant l'administration française du Territoire de Memel entre 1920 et 1922 constituent un paragraphe peu connu mais très intéressant de la philatélie française. Le Territoire de Memel est la partie de la Prusse Orientale située au nord du fleuve Niémen qui a été enlevée à l'Allemagne par le Traité de Versailles. Administré provisoirement par la France depuis le 15 février 1920, le Territoire est envahi par la Lithuanie en janvier 1923. Suite à l'évacuation de l'administration française le 16 février, le fait accompli est finalement reconnu et Memel fait désormais partie de la Lithuanie sous le nom de Klaipeda.
Rappelons que les timbres de Memel entrent dans trois catégories:
1) une émission constituée de timbres allemands au type Germania surchargés "Memelgebiet", fabriquée à Berlin par l'Imprimerie du Reich et émise début août 1920.
2) plusieurs séries constituées de timbres français aux types Merson ou Semeuse surchargés à l'Atelier des Timbres-Postes à Paris et émises tout au long de présence française.
3) quelques timbres français surchargés ayant reçu une surcharge complémentaire réalisée par une imprimerie locale, généralement à l'occasion d'un changement de tarif.

figure 1.
La figure 1 présente un bon à tirer daté du 23 Juillet 1920 comportant 5 des 17 valeurs émises dans la série "allemande" (catégorie 1, Yvert 1 à 17). Il est approuvé et signé de la main du Préfet Pétisné, exerçant alors les fonctions de Commissaire de la République chargé des affaires civiles, sous l'autorité de Général Odry, Haut Commissaire Représentant les Puissances Alliées. Il est authentifié par le cachet officiel du commissaire civil, comportant au centre les armes du Territoire de Memel.
Les figures 2 à 5 présentent quatre échantillons des quinze bons à tirer conservés au Musée de la Poste et relatifs aux émissions de la catégorie 2. Ils ont tous le même type de présentation: un timbre est collé au centre d'un feuillet portant une procédure d'acceptation variable suivant la période, le feuillet étant lui-même fixé au centre d'une page portant une mention manuscrite de la date et de l'origine, elle-même variable, du bon à tirer. En haut à droite de la page, on trouve un cachet avec un numéro d'ordre de fabrication sans doute, ce qui fournit une information supplémentaire sur l'ordre des tirages successifs des timbres de Memel.
Pour la première série "française" émise en 1920 (Yvert 18 à 33) et pour les deux entiers postaux émis en même temps, les bons à tirer portent un timbre à date de l'Atelier et une signature. L'acceptation est apparemment réalisée à Paris et provient d'un "2ème Bureau", sans doute d'un ministère non identifié. La figure 2 montre l'exemple de l'entier postal de 30 pfennig sur 10c, émis à Memel le 22/10/1920. Le bon à tirer est daté du 24 août.

figure 2 et 3
Pour la série suivante émise le 14/5/21 (Yvert 34 à 37), les bons à tirer (Fig.3) ont été transmis le 19 Avril par le même 2ème bureau mais cette fois-ci ils ont été réalisés à Memel de manière similaire à celui de la figure 1 (signature et cachet du Préfet Pétisné). Il est intéressant de noter que le projet de timbre figurant sur le bon à tirer de la figure 3 (Yvert 35) n'a jamais été émis car le Préfet a demandé de rectifier une erreur déjà présente dans la première émission: l'initiale du mot Mark était en minuscule contrairement à la grammaire allemande. Ce fait semble confirmer que la première série a été conçue entièrement à Paris.

figure 4 et 5
La figure 4 (Yvert 84 émis en décembre 22) illustre le cas d'une double surcharge destinée à augmenter fortement la valeur faciale de timbres en stock, devenus inutilisables à cause de l'inflation galopante. Dans ce cas, l'administration de Memel se contente d'envoyer un modèle dessiné à la main sur le timbre de base (Yvert 53) de la surcharge complémentaire devant être réalisée par l'Atelier parisien. Le modèle est transmis le 31 octobre 22, cette fois-ci par le Ministère (?) des Colonies.
Le dernier exemple concerne la troisième et dernière série de poste aérienne émise le 17 Octobre 1922 (Yvert PA 20 à 29). Pour cette émission, la surcharge, combinant une surcharge de type habituel et le mot "flugpost" (poste aérienne), a été réalisée en une seule fois par l'Atelier parisien. Le bon à tirer présenté sur la figure 5 atteste que l'administration de Memel a envoyé le 18 juillet 1922 (directement à l'Atelier?) un bon à tirer comportant un modèle de la surcharge supplémentaire imprimé en noir (ou en bleu foncé) sur un timbre surchargé 80 pfennig. Le bon à tirer porte le cachet du Haut Commissaire, le Préfet Pétisné depuis le 1er mai 1921, date du retour en France du Général Odry, et la signature de son conseiller financier, sans doute M.Malin. Ce conseiller avait entre autres la charge des PTT. Le bon à tirer porte aussi un numéro 13. On pourrait faire l'hypothèse que l'essai de surcharge supplémentaire FLUGPOST à été réalisé localement sur un timbre déjà émis. Mais surprise! Le timbre (80 pfennig sur 45c vert et bleu) ne correspond à aucune émission antérieure. Le plus proche est le Yvert 56 mais avec une surcharge en noir. Quelle est l'explication? Il est difficile de conclure. L'Atelier parisien a-t-il réalisé volontairement un essai bicolore et modifié le projet à la demande de l'administration de Territoire? Notons enfin que la valeur faciale de l'essai, 80 pfennig, ne correspond aucun timbre dans la série émise qui saute de 40 pfennig (PA20) à 1Mark (PA21).
Venons en aux surcharges complémentaires réalisées localement par l'imprimerie Siebert. La figure 6 présente un bon à tirer sur papier à en-tête du Haut Commissariat où sont regroupés deux timbres émis les 6 et 7 Janvier 1922 (Yvert 43 et 44). Malgré la mention "Approuvé", la signature du Préfet et le cachet officiel, tous sans nul doute authentiques, les timbres figurant sur ce bon à tirer daté du 4 janvier portent des surcharges différentes de ceux émis deux ou trois jours après. On y voit 125 et 500 au lieu de 1,25 et 5,00 finalement émis. La raison de ce changement risque de nous échapper à jamais!

figure 6
En conclusion, ces documents conservés au Musée de la Poste ou parvenus finalement sur le marché apportent un éclairage nouveau sur les procédures d'émission des timbres de Memel. Ces procédures sont a priori compliquées puisque Memel n'était ni une colonie ni même un mandat de la SDN. L'administration française à Memel ne dépendait pas du gouvernement français mais était mise à disposition d'une instance internationale siégeant à Paris, la Conférence des Ambassadeurs. Cette instance avait la charge de surveiller l'application en Europe des traités (Versailles, Trianon,...) ayant fait suite à la défaite de l'Allemagne et de ses alliés en 1918.